Les architectes et les jardiniers n’existent pas !Temps de lecture estimé à 8 minutes

Il y a plusieurs semaines, l’autrice Cécile Duquenne partageait dans sa newsletter journalière un test de personnalité pour écrivain-e. Il permettait de déterminer si l’on était architecte, jardinier, archinier ou jarditecte.

S’en sont suivi nombre de remerciements sur les réseaux sociaux pour avoir mis le doigt sur le fait que la plupart des écrivain-e-s n’étaient pas tout l’un ou tout l’autre, mais un mélange des deux.

Et, ça m’a horrifiée.

Le test de Cécile Duquenne est top, là n’est pas la question (d’ailleurs, j’adore ses réflexions autour de l’écriture et du métier, n’hésitez pas à la suivre vous aussi). Ce qui m’a horrifiée, ce sont 2 choses :

  1. Les gens ont besoin de se mettre dans une case et d’y rester, et ce, même s’ils s’y sentent mal.
  2. Personne ne semble avoir vraiment compris le concept.

Petit rappel avant de continuer

Cette histoire de jardinier et d’architecte vient d’un côté d’une théorie en narratologie (la discipline qui étudie les techniques et les structures narratives mises en œuvre dans les textes littéraires ou toute autre forme de récit) et d’une citation de G.R.R. Martin.

En narratologie, on estime qu’il y a deux manières principales d’écrire des récits :

  1. la méthode structurale qui consiste à construire son récit à grand renfort de plans, fiches, schémas, organigrammes et de finir par avoir une bible plus épaisse que le roman avant de se lancer dans la rédaction.
  2. la méthode scripturale qui consiste à ne (presque) rien faire en amont pour laisser libre cours à sa créativité et se lancer dans la rédaction le plus vite possible.

Théorie reprise par G.R.R. Martin dans une interview donnée au journal The Sidney Morning Herald :

J’ai toujours dit qu’il y avait deux types d’écrivains. Il y a les architectes et les jardiniers. Les architectes créent des plans avant même d’enfoncer le premier clou, ils conçoivent toute la maison : l’emplacement des tuyaux et le nombre de chambres, la hauteur du toit. Ils ont tout prévu, contrairement, aux jardiniers, lesquels estiment qu’il suffit de creuser un trou et semer la graine pour voir ce qui arrive. Je pense que tous les écrivains sont à la fois des architectes et à la fois des jardiniers, mais ils ont tendance à tendre vers un côté ou vers l’autre, et je suis certainement plus jardinier.
 

Vous l’aurez compris : les architectes sont les structuraux et les jardiniers, les scripturaux. 


« Ok, où est le problème ? » vous demandez-vous, peut-être

Le problème, ou plutôt les problèmes (puisque j’en ai soulevé 2) sont que personne, je dis bien PERSONNE n’a jamais dit qu’on était 100% l’un ou 100% l’autre. Or, je croise trop de personnes qui se revendiquent de l’un ou de l’autre, mais qui, finalement, ne bouclent jamais un seul récit et ne se remettent jamais en question de savoir s’ils se sont mis dans “la bonne case”. Je mets des guillemets parce que, je le répète : personne n’est 100% l’un ou 100% l’autre.

Même G.R.R. Martin le dit :

Je pense que tous les écrivains sont à la fois des architectes et à la fois des jardiniers, mais ils ont tendance à tendre vers un côté ou vers l’autre.

Le premier problème vient du fait que trop de jeunes écrivains et écrivaines se rangent dans une case selon des préjugés (“un vrai écrivain prépare tout à l’avance”, “une vraie écrivaine va au feeling”, “si on prévoit tout à l’avance, on n’est pas un-e vrai-e artiste”, etc.) au lieu de se focaliser sur eux-mêmes, sur leurs envies et leurs besoins.
Ce n’est pas la quantité de préparation, de relectures ou de corrections ni votre méthode qui font de vous des écrivains ou des écrivaines, c’est le fait d’écrire tout court. La méthode, on s’en fout.

On se range dans une case APRÈS s’être mis à l’écriture et pas avant. Notre profil d’écrivain et d’écrivaine se définit par la pratique et l’expérience. Pas sur des préjugés et des mythes par rapport au métier.

C’est là où je croise encore trop de personnes qui se revendiquent de l’un ou de l’autre, mais qui, finalement, se sentent bien mal dans leur case dont ils et elles ont elles-mêmes défini les limites. L’écriture demande en permanence de se remettre en question, de se demander de quoi on a besoin, avec quoi on a envie de travailler.

Si vous ne parvenez jamais à la fin de vos projets, avant d’accuser le texte, le temps ou votre entourage, demandez-vous si vous travaillez de la bonne manière (la bonne manière pour vous).

C’est bien beau de crier haut et fort que vous êtes jardinière, que vous n’avez pas à créer de plans parce que vous êtes jardinière, mais pleurer ensuite parce que vous ne finissez rien. Et si vos échecs répétés venaient justement d’un manque de préparation et de structure ? Parfois il ne faut pas grand-chose, juste un petit quelque chose à ajouter votre méthode pour que ça passe. 

Dans l’autre sens, se revendiquer architecte et se sentir coincé-e, à l’étroit, enfermé-e dans ses plans et ses fiches, les vivre comme un dur labeur signifie probablement que vous avez besoin de vous laisser plus de liberté. 

Vous enfermer dans un archétype parce que vous voulez coller un stéréotype que vous vous êtes inventé ne fera que vous empêcher d’écrire. 

Maintenant, le second problème : mon impression que trop de personnes n’ont rien compris à ce système.

On le répète encore une fois : personne n’est 100% l’un ou 100% l’autre. Et, pire !, notre profil change même en fonction des projets et avec le temps !

Pourtant, trop de personnes brandissent leur archétype comme un étendard prouvant leur appartenance à un camps. Trop souvent, je vois des “affrontements” architectes vs. jardiniers. Nous ne sommes pas en compétition les uns contre les autres. Aucune méthode n’est meilleure qu’une autre. La seule qui compte est celle qui vous convient. Il y a autant de méthodes d’écriture que d’écrivains.

Aussi, lorsque l’on dit que l’on est architecte ou jardinier, cela signifie que l’on est “majoritairement” l’un et l’autre en minorité. A vous de déterminer la répartition des deux profils pour vous et ce que cela implique dans votre manière d’écrire. Et de corriger aussi ! Je connais une jardinière qui se lance dans ses projets en total freestyle (enfin presque : elle fait quelques fiches pense-bête et des cartes pour être sûre de s’y retrouver), mais qui s’attelle à la réécriture avec plus de méticulosité que certains architectes que je connais (y compris moi). 

En outre, comme je l’ai dit, on n’a pas le même profil en fonction des projets. Certains projets ont juste besoin de sortir des tripes et d’autres demandent une préparation précise.

Pour vous illustrer mes propos, je vais vous parler de mon cas :

J’aime bien dire que je suis 70% architecte et 30% jardinière. Mais ça, ce n’est que pour mon projet Neph et Shéa.
Quand je me lance dans des nouvelles, je suis jardinière à 90% : je prends quelques minutes pour faire un semblant de plan, je prends deux-trois notes pour les perso et je me lance. Et encore !, ça, c’est pour les nouvelles “complexes” comme Le Tournoi. La plupart du temps, je prends 5 minutes en regardant le plafond pour penser au(x) personnage(s), au ton, au cadre spatio-temporel et à l’action. En somme, ce que je vous apprends à faire en une semaine avec Écrire une nouvelle en 7 jours, je le fais en deux ou trois heures 😅

En revanche, je bosse en parallèle sur la préparation d’une uchronie (une révision de l’histoire) et, là, j’ai besoin d’être architecte à 90% tant ce roman me demande de recherches et de préparation pour respecter l’Histoire.

Et je suis sûre que, pour vous, c’est la même chose ! Vous n’avez pas besoin de la même méthode pour tous vos projets.

De même, on change beaucoup avec le temps aussi. Plus on passe du temps à écrire et mieux on se connait. Certaines étapes de la préparation ne sont plus nécessaires et on peut se permettre de se faire confiance.
Le pourcentage de mon côté architecte diminue avec les années parce que je me connais et je me fais confiance. Je sais comment je pense, comment je travaille et je peux anticiper les problèmes. 

Donc voilà… 

Tout ça pour vous dire que les architectes et les jardiniers n’existent pas, qu’il n’y a que des écrivains, des écrivaines et des projets qui nécessitent des méthodes et des quantités de préparation uniques.

Avant de proclamer haut et fort que vous êtes jardinier/jardinière ou architecte, soyez vous-même. Vous verrez, les choses se passeront mille fois mieux 😉
 

Allez ! C’est tout pour aujourd’hui ! 😉

N’hésitez pas à me donner votre avis et votre ressenti sur la question.

Là-dessus, je vous laisse !
Et je vous dis à la prochaine !

Prenez soin de vous !

Les architectes et les jardiniers n’existent pas !
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9 avis sur « Les architectes et les jardiniers n’existent pas ! »

  • 20/07/2020 à 12:58
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    Personnellement, je n’emploie même jamais la traduction, car je trouve pas cool de faire croire qu’un jardinier ne pense pas son jardin en amont, je prépare pas des parterres réfléchis, taillés, et fais au hasard des pousses. C’est archifaux. Du coup, cette traduction (qui n’en est pas une, en fait) sortie d’on ne sait où rend ce débat abscons : aussi bien l’architecte que le jardinier pense en amont son plan de travail. Alors que “pantsers” et “planners” étaient très clairs ! On aurait dû traduire “planificateurs” et “instinctifs”, par exemple… mais cette métaphore d’architecture et jardin, je me demande qui l’a pondue et je ne l’en remercie pas XD

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    • 20/07/2020 à 13:28
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      Comme je l’ai dit dans mon commentaire plus bas, je suis “Panster” si vous préférez le terme original, et je n’ai JAMAIS rien planifié avant d’écrire un nouveau roman. J’ouvre Word et je commence, c’est tout. Au mieux, j’ai la couverture de faite car cela m’inspire, ou un titre, mais c’est tout.

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    • 20/07/2020 à 17:33
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      Pourtant, toutes les explications quant à l’origine des termes “jardinier” et “architecte” sont données dans l’article en plus des noms officiels utilisés en français 😉

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  • 18/07/2020 à 10:35
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    Moi je trouve beaucoup de plaisir dans le fait de changer de méthode à chaque projet, d’innover, de tester des trucs. Par contre, jardinier à 100% je l’ai fait pour un roman, mais trop de corrections à fournir par la suite, une vraie usine à gaz, ça me convient moins bien, je ne le referai plus je crois. Architecte, c’est moins de souffrance en ce qui me concerne. Et au moment de l’écriture, je me sens libre d’enfin réfléchir à la forme de mes phrases, puisque tout le reste est déjà conçu.
    Merci pour cet article et tous les autres, très intéressants !

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  • 16/07/2020 à 14:29
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    Je ne suis pas complètement d’accord. J’écris depuis presque vingt ans et je n’ai JAMAIS planifié quoi que ce soit. Je ne fais pas de fiches personnages à l’avance, je ne sais pas combien je vais avoir des chapitres, combien ils auront de mots chacun. Quand j’ai un personnage qui poppe, je mets l’écriture en pause et je vais lui chercher un nom et un prénom et ensuite, je reprend l’écriture en lui ajoutant des détails au fur et à mesure que je note dans un fichier.
    Je suis “jardinière” à 100% et mes romans peuvent aussi bien être des parpaings que des briques, même s’ils ne sont jamais en dessous de 500 pages.

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    • 16/07/2020 à 14:54
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      Merci pour ton commentaire !

      Comme je l’ai dit, notre profil ne concerne pas que tout ce qui se passe en amont de l’écriture, mais aussi notre manière de travailler l’après (les relectures/réécritures et les corrections) 😉
      Il y a toujours un petit côté plus structural qui intervient à un moment ou à un autre sans qu’il soit prégnant.

      Ensuite, à partir du moment où on se connait en tant qu’écrivain-e, on a besoin de moins en moins de structure et de méthode tout simplement parce qu’on se connaît et que nos processus sont automatiques.

      Moi aussi, ça fait 20 ans que j’écris et je saute beaucoup d’étapes parce que je me connais et que je me fais confiance.

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      • 20/07/2020 à 13:30
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        Je ne sais pas, je ne pense pas. Écrire est naturel chez moi, c’est mon quotidien, je n’ai pas de “allez il est 18h, je vais écrire pendant une heure”, c’est comme respirer chez moi. Donc je ne sais sincèrement pas si j’ai une quelconque structure ou pas, si elle est pendant ou après l’écriture, je n’en ai aucune idée, mais je sais qu’elle n’est pas avant, ça c’est certain.

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  • 14/07/2020 à 10:37
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    Beaucoup de vrai dans cet article. Moi-même quand j’ai pris conscience qu’il y avait une guerre entre architecte et jardinier, je me suis dit “mais quoi ?! c’est pas important bordel !” Je pense surtout que ce genre de test est surtout fait pour apprendre à se connaître en tant qu’écrivain et c’est tout. C’est comme les tests de personnalité. Il y a des choses qu’on considérera comme correctes et d’autres où on se dira “non, là je ne me retrouve pas”. Et effectivement, ma méthode change d’un projet à l’autre.

    Au départ je me voyais comme 75% archi, 25% jardi. Mais au final je suis passée à 50/50 parce que ma méthode varie selon ce que j’écris. Inutile de se prendre trop la tête avec ça. Par exemple rien qu’avec mes fanfictions. Celles que je considère comme “sérieuses” (qui suit totalement la trame de Saint Seiya) me demande moins de travail que celle de PRS (l’après série) car là j’ai plus de choses à construire. Pourtant ce sont toutes des fanfictions, sauf que PRS est travaillé de la même manière qu’un de mes romans.

    Attention : des espaces se sont effacés lors de la publication de l’article.

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    • 16/07/2020 à 00:03
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      Merci pour ton commentaire ! 😀
      Je suis contente qu’il t’ait parlé.

      Je vérifierai les espaces, merci ! 😀

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